Nous rapportons l'observation
d'une femme de 87 ans hospitalisée pour une cécité brutale
unilatérale due à une neuropathie optique antérieure aiguë.
Malgré un syndrome inflammatoire quiescent, une corticothérapie
a été instituée en urgence en raison de la forte suspicion
de maladie de Horton. Cette dernière a été confirmée
par la biopsie d'artère temporale. Cette observation a l'intérêt
de rappeler la possibilité d'un syndrome inflammatoire quiescent voire
absent dans toute maladie de Horton.
Mots-clefs : maladie de Horton, syndrome inflammatoire.

We report on the observation of a woman aged 87 years hospitalised for sudden
unilateral blindness due to an acute anterior optical neuropathy. In spite of
a quiescent inflammatory syndrome, corticotherapy was started as a matter of urgency
because of the strong suspicion of Horton's disease. This latter was confirmed
by biopsy of the temporal artery. This observation is significant in recalling
the possibility of a quiescent or absent inflammatory syndrome in all cases of
Horton's disease.
Keywords : giant cell arteritis, inflammatory syndrome.
OBSERVATION
Mme T., âgée de 87 ans, a été hospitalisée
le 1er août 1996 en raison d'une baisse brutale de l'acuité
visuelle de l'il droit suivie d'une cécité.
Cette patiente avait pour antécédents une leucémie lymphoïde
chronique depuis une quinzaine d'années (ne nécessitant pas de traitement)
et un angor. Le traitement de fond associait Risordan®, Cordarone®,
Tildiem® et Aldactazine®.
L'examen opthalmologique révélait un dème papillaire
et l'angiographie une ischémie papillaire majeure totale permettant de
poser le diagnostic de neuropathie ischémique antérieure aiguë.
L'interrogatoire mettait en évidence une altération de l'état
général, des céphalées, une claudication des mâchoires,
des cervicalgies, une dysphagie haute douloureuse, manifestations apparues depuis
la fin du mois de juin 1996. Il n'y avait pas de douleur des ceintures scapulaire
ou pelvienne. Les pouls temporaux étaient perçus. En dehors des
pouls pédieux, tous les pouls étaient présents, symétriques
sans souffle sur les trajets vasculaires. La pression artérielle était
symétrique aux deux bras. L'auscultation cardio-pulmonaire était
normale. Les aires ganglionnaires étaient libres, le foie et la rate de
taille normale. Le reste de l'examen clinique était sans particularité.
Avant tout traitement, la vitesse de sédimentation était à
64 mm à la première heure, la C Réactive Protéine
(CRP) à 8 mg/l, le fibrinogène à 5,25 g/l, les plaquettes
à 308 000/mm3. Le taux de gammaglobulines était normal.
Le chiffre de globules blancs était de 19 600/mm3 dont 12 740
lymphocytes ; l'hémoglobine était à 12,6 g/dl. Glycémie,
fonction rénale, bilan hépatique, coagulation étaient normaux
ainsi que la radiographie thoracique et l'électrocardiogramme.
La survenue d'une cécité due à une neuropathie optique antérieure
aiguë dans un contexte d'altération de l'état général,
de céphalée, de claudication de mâchoire permettait d'évoquer
le diagnostic de maladie de Horton malgré l'absence d'augmentation franche
de la CRP. Le traitement a associé 3 bolus de méthylprednisolone
puis une corticothérapie à raison de 0,5 mg/kg/jour associée
initialement à une anticoagulation par une héparine de bas poids
moléculaire relayée par une antiagrégation plaquettaire.
L'examen histologique de la biopsie d'artère temporale a confirmé
le diagnostic de maladie de Horton. En dehors de la cécité, tous
les symptômes ont rapidement disparu. La posologie des corticoïdes
a été progressivement diminuée pour n'être que de 2
mg/jour après 30 mois d'évolution.
DISCUSSION
La maladie de Horton ou artérite temporale est une artérite
giganto-cellulaire pouvant toucher toutes les artères de gros ou de moyen
calibre. La cécité est un des signes révélateurs.
Cette dernière est irréversible, en dehors de rares exceptions.
Le diagnostic de maladie de Horton est aisé en présence des signes
cliniques dits classiques (céphalée, claudication de mâchoire,
abolition ou anomalie de pouls temporal) qui sont d'ailleurs 3 des 5 critères
diagnostiques. L'augmentation de la vitesse de sédimentation au-dessus
de 50 mm à la première heure en est un autre, le dernier étant
la positivité de la biopsie de l'artère temporale (critères
de l'American College of Rheumatology). Dans la majorité des cas, il existe
un syndrome inflammatoire objectivé par une augmentation de la vitesse
de sédimentation et des protéines de l'inflammation. En effet les
protéines de l'inflammation s'élèvent lors de tout processus
inflammatoire : il s'agit entre autres de la CRP, de l'orosomucoïde, du fibrinogène.
La vitesse de sédimentation a une cinétique lente n'augmentant que
progressivement lors de l'installation d'un syndrome inflammatoire et demandant
jusqu'à 2 mois pour se normaliser après sa régression. La
protéine de l'inflammation ayant la demi-vie la plus courte est la CRP
: elle augmente dès le premier jour du processus inflammatoire et diminue
dès l'amorce de sa guérison. C'est donc le premier paramètre
qui s'élève lors d'une inflammation bien avant la vitesse de sédimentation.
L'augmentation de la vitesse de sédimentation peut certes s'expliquer par
un syndrome inflammatoire mais aussi par une hyperviscosité sanguine, par
une éventuelle anémie indépendamment de son type ou par un
pic monoclonal, ce qui n'était pas le cas pour notre patiente. En se basant
uniquement sur la CRP, le diagnostic de syndrome inflammatoire était récusé
puisqu'elle était seulement de 8 mg/l pour une norme < à 5 mg/l,
c'est-à-dire presque normale. Néanmoins l'hyperfibrinogénémie
à 5,25 g/l était un argument en faveur d'un syndrome inflammatoire
ainsi que l'élévation de la vitesse de sédimentation. Il
existait donc une discordance entre le chiffre de la vitesse de sédimentation
et celui de la CRP avec un syndrome inflammatoire quiescent. L'éventualité
de la régression du syndrome inflammatoire lors de la survenue de la cécité
pourrait même être soulevée. En effet il n'y avait pas d'autre
explication évidente pour une augmentation de la vitesse de sédimentation
sans élévation nette de la CRP : le taux d'hémoglobine était
normal et l'électrophorèse des protéines sériques
n'a pas révélé de pic monoclonal malgré l'existence
d'une hémopathie lymphoïde. Le diagnostic de maladie de Horton était
aisé dans ce cas en raison de la présence des signes cliniques dits
classiques. La possibilité d'une maladie de Horton avec une vitesse de
sédimentation normale est maintenant clairement admise [1-4] y compris
pour des formes dites disséminées [3, 5]. L'absence de syndrome
inflammatoire semble d'ailleurs assez fréquente en cas de cécité
[4]. Cette absence ne doit pas faire rejeter l'hypothèse d'une maladie
de Horton. Elle représente un piège assez déroutant qu'il
faut connaître afin d'éviter tout retard diagnostique et donc thérapeutique
[1, 6].
1 - Godeau P., Blétry O., Garin J.L., Herreman G., Wechsler B.,
Guillevin L. Maladie de Horton. Problèmes d'actualité. Sem
Hôp Paris 1979 ; 55 : 347-353.
2 - Wong R.L., Korn J.H. Temporal arteritis without an elevated erythrocyte
sedimentation rate. Case report and review of the literature. Am J Med
1986 ; 80 : 959-963.
3 - Neish P.R., Sergent J.S. Giant Cell Arteritis. A case with unusual
neurologic manifestations and a normal sedimentation rate. Arch Intern Med
1991 ; 151 : 378-380.
4 - Dubost J.J., Soubrier M., Sauvezie B. Le syndrome inflammatoire manquant.
Presse Méd 1992 ; 21 : 755-758.
5 - Mitnick H.J., Tunick P.A., Rotterdam H., Esposito R. Antemortem diagnosis
of giant cell arteritis. J Rheumatol 1990 ; 17 : 708-711.
6 - Helfgott S.M., Kieval R.I. Polymyalgia Rheumatica in patients with a
normal erythrocyte sedimentation rate. Arthritis Rheum 1996 ; 39 :
304-307.
©Editions
Phlébologiques Françaises
Dernières modifications 2 juin 1999