L'hypertrichose est une
complication exceptionnelle de la sclérothérapie. On ne connaît
dans la littérature que 7 cas documentés, en trois publications
différentes. Nous rapportons ici deux cas d'hypertrichose succédant
à une sclérothérapie avec compression. Nous associons les
résultats d'une enquête téléphonique auprès
de 30 sclérothérapeutes de Nouvelle-Galles du Sud en Australie.
La pathogénie de cette entité reste obscure. Des progrès
récents en biologie moléculaire ont montré le rôle
de nombreux médiateurs de l'inflammation, de facteurs de croissance,
de neuropeptides et de cytokines dans la croissance de la stimulation du follicule
pileux du cuir chevelu. Nous avons relu les travaux récents dans ce domaine
pour approfondir notre connaissance des effets de l'inflammation sur la pathogénie
de l'hypertrichose post-sclérothérapique.
Mots-clefs : hypertrichose, varices, sclérothérapie,
facteurs angiogéniques, neuropeptides.

Hypertricosis is a very rare complication of sclerotherapy. There have been only
seven documented cases in three separate reports in the literature. We report
two cases of localised hypertrichosis following compression sclerotherapy. We
also present the results of a telephone survey of 30 practising sclerotherapists
in New South Wales, Australia. The pathogenesis of this condition remains unknown.
Recent advances in molecular biology have demonstrated a role for various inflammatory
mediators, growth factors, neuropeptides and cytokines in the stimulation of hair
follicle growth. We review recent work in this area in an attempt to reconcile
our current understanding of the effects of inflammatory mediators with the pathogenesis
of post-slerotherapy hypertrichosis.
Keywords : hypertrichosis, varicose veins, sclerotherapy, angiogenic
factors, neuropeptides.
OBSERVATIONS
Premier malade : il s'agit d'une femme caucasienne ménopausée
de 57 ans, ayant eu 3 grossesses. Elle se présentait pour une sclérothérapie-compression
de varices bilatérales des membres inférieurs. Aucun antécédent
médical ni chirurgical significatif sinon un diabète sucré
non insulino-dépendant pour lequel elle prenait quotidiennement du metformin
hydrochloride à la dose de 500 mg par jour. Elle ne prenait aucune hormone
substitutive ni aucun traitement par le fer et il n'y avait aucune notion de consommation
de tabac ni d'alcool. Jamais elle n'avait eu d'autre affection antérieure
comme un excès de pilosité. Elle évoquait une allergie aux
coquillages.
Cliniquement on constatait des modifications trophiques de la peau sur les deux
faces médiales des chevilles, des varices bilatérales de la grande
veine saphène (GVS), des varices évidentes des veines antéro-latérales
des cuisses et des varices sinueuses de la partie latérale de la cuisse,
du mollet et des veines sous-gonales (Photo
1). Elle avait aussi de grosses varices vulvaires et des veinulectasies
diffuses ainsi que des télangiectasies (C4s EpA 1R, 2R, 3R, 17R, PR) [1].
Le Doppler révélait un degré IV de Hach d'incontinence de
la grande veine saphène avec un important reflux ostial (SFJ). Elle avait
également une incontinence bilatérale des perforantes de la fosse
poplitée. Les deux jonctions saphéno-poplitées étaient
le siège d'un reflux (SPJ).
Une échosclérothérapie fut entreprise au tétradécyl
sulfate de sodium (TSS) à 3 % traitant la jonction saphéno-fémorale
droite puis le tronc de la grande saphène et les collatérales. La
veine antéro-latérale de la cuisse droite fut traitée une
semaine plus tard en utilisant du Sclerodin à 6 % (iode 0,6/10 ml, iodure
de sodium 0,9/10 ml). Une compression graduée classe II fut appliquée
pendant 15 jours. Deux semaines plus tard, une procédure semblable fut
réalisée sur le membre inférieur gauche.
L'évolution fut satisfaisante et la malade ne rapporta aucun effet insolite
dans la période post-thérapeutique sinon l'apparition au bout de
8 semaines d'une plaque de poils sur la cuisse gauche. A l'examen, il y avait
une plaque de 10 x 5 cm de poils de 1 cm de longueur sur le lieu récemment
traité des varices antéro-latérales de la cuisse reposant
sur un sol discrètement pigmenté (Photo
2). La survenue d'une hypertrichose était frappante en ce qu'elle
survenait sur une zone cutanée de la cuisse en général glabre.
La surface correspondante de la cuisse opposée montrait un léger
dépôt d'hémosidérine mais sans la moindre pilosité.
L'examen Doppler montrait que les varices tronculaires des deux membres inférieurs
étaient bien sclérosées sans reflux persistant dans la zone
affectée par l'hypertrichose.
Trois mois plus tard, l'hypertrichose avait complètement disparu. Les varicosités
sous-jacentes s'étaient estompées avec une pilosité normale
sur la peau environnante comparable au côté opposé.
Second malade : une Chinoise de 43 ans, trois grossesses, présentait
des varices depuis 21 ans, date de sa première grossesse. Elle n'avait
aucun antécédent médical ni chirurgical significatif. Elle
ne prenait aucun médicament et n'était pas sous contraception orale.
Elle ne consommait ni tabac, ni alcool. Cependant, comme dans le premier cas,
elle se plaignait d'une allergie aux coquillages sous forme d'un prurit généralisé.
Elle n'avait aucun antécédent d'hyperpilosité corporelle.
A l'examen, on constatait des varices bilatérales de la partie antéro-latérale
de la cuisse avec varices sinueuses des collatérales communiquant avec
la grande veine saphène au-dessous du genou. Des aires limitées
de veinulectasies et de télangiectasies étaient également
présentes (C2aEPA1R, 3R, 5R, 17R, 18R PR) [1].
Le Doppler initial fait par nous-mêmes montrait une incontinence bilatérale
de la jonction saphéno-fémorale. Un écho-Doppler couleur
fut réalisé dans le local de radiologie. Malgré l'étude
au Doppler, l'examen montra que de chaque côté les jonctions saphéno-fémorales
et saphéno-poplitées étaient normales.
Le traitement débuta par une sclérothérapie de la veine antéro-latérale
de la cuisse gauche en utilisant du STD à 3 %. La veine de Léonard
fut traitée la semaine suivante par Sclerodin à 3 %. Un bas de compression
classe II fut porté pendant deux semaines. Des thrombectomies furent réalisées
une semaine plus tard. Une procédure comparable fut suivie pour le membre
inférieur droit.
Trois mois plus tard, apparut une hypertrichose localisée sur la jambe
gauche en regard de la veine de Léonard sclérosée. A l'examen,
il y avait une plaque de 10 x 2 cm de poils longs d'1 cm (Photos
3, 4, 5), sur un segment de varice sclérosée avec un dépôt
d'hémosidérine dans la peau sous-jacente. Le Doppler et le duplex
révélèrent une incontinence de la jonction saphéno-fémorale
gauche avec sclérose incomplète de la veine antéro-latérale
de la cuisse.
ENQUETE
AUPRES DES SCLEROTHERAPEUTES DE NOUVELLE-GALLES DU SUD
En raison de la rareté
apparente de cette complication, une enquête fut considérée
comme indispensable. Une interrogation téléphonique fut conduite
parmi les sclérothérapeutes pratiquant à temps plein à
Sydney, Australie (Tableau I).
La liste des sclérothérapeutes fut obtenue en prenant l'annuaire
1998 des membres de la Société de Sclérothérapie
d'Australie (SSA). On demanda à chacun s'il avait déjà
rencontré des cas d'hypertrichose post-sclérothérapique.
La rareté de l'hypertrichose localisée après sclérose
est soulignée par la négativité des réponses de
nombreux sclérothérapeutes exclusifs dans l'État de Nouvelle-Galles
du Sud (SSA Registery). Parmi les 36 membres de la SSA interrogés, 30
répondirent à l'enquête. Parmi les 6 membres qui ne répondirent
pas, il y avait ceux qui ne pratiquaient pas dans cet État, ce qui fait
un taux de réponses effectif de 91 %. Parmi les interrogés, un
seul avait connaissance d'observations antérieures d'hypertrichose ;
aucun n'avait une expérience personnelle d'une telle complication.
DISCUSSION
Parmi les complications les plus communément rencontrées
de la sclérothérapie, on inclut l'hyperpigmentation et le «
matting » télangiectasique. L'hyperpigmentation post-sclérothérapique
est le résultat d'un dépôt d'hémosidérine [2]
et sa fréquence se situe entre 11 et 80 % [3, 4]. La fréquence du
« matting » se situe environ à 16 % dans une analyse rétrospective
incluant 7 200 patients [5]. Il n'y a que 7 cas d'hypertrichose exploitables et
considérés comme une complication de la sclérothérapie
[6, 7]. Le TSS fut le sclérosant utilisé dans 4 cas tandis que l'iode
fut utilisée dans les 3 autres. Dans tous les cas, l'hypertrichose acquise
fut transitoire et disparut en quatre mois après son apparition. Ainsi
la survenue d'une hypertrichose post-sclérothérapique n'est pas
un fait de routine faisant partie de l'information donnée au malade ni
des documents de consentement éclairé.
Le développement d'une pilosité diffuse ou localisée peut
être considéré comme un élément génétique
familial ou peut survenir en association avec de nombreux syndromes comportant
l'usage de certains médicaments. Il est bien connu qu'une hypertrichose
localisée peut survenir après traumatisme local, sur des cicatrices
ou sur des sites irrités au long cours [8]. On a décrit des exemples
rares d'hypertrichose localisée à la suite de l'application de plâtre
pour fracture. Des travaux très précis concernant l'hypertrichose
après vaccination contre la variole ou la varicelle existent également
dans la littérature [11, 12]. Une lésion d'un nerf périphérique
après chirurgie thoracique majeure peut être suivie par une hypertrichose
unilatérale [13]. Dans la discipline phlébologique, on a décrit
des cas d'hypertrichose localisée chez des patients ayant présenté
une thrombophlébite superficielle et/ou une thrombose veineuse profonde
et/ou opérés d'insuffisance veineuse chronique [14, 15].
Le choix du produit sclérosant joue-t-il un rôle ? Nous savons que
l'hypertrichose est une complication bien connue de certaines médications,
par exemple une hypertrichose généralisée peut être
consécutive à l'emploi de la colosporine, à une corticothérapie
ou à l'administration de quelques drogues antihypertensives [16]. Tous
les cas rapportés d'hypertrichose post-sclérothérapique sont
survenus soit après usage de TSS, soit après usage de sclérosants
à base d'iode. Nous ignorons si l'hypertrichose a été associée
à d'autres sclérosants en cas de sclérothérapie. Il
n'y a aucun argument pour dire que le TSS ou les produits iodés ont un
effet intrinsèque sur l'apparition d'une pilosité. La stimulation
d'une pilosité apparaît plus volontiers comme l'effet secondaire
d'une réaction inflammatoire générée par le produit
sclérosant.
Le processus inflammatoire induit par le produit sclérosant déclenche
une lésion endothéliale (Fig.
A). Cette atteinte conduit à une libération d'héparine
et d'autres facteurs cellulaires qui se diluent dans le sang circulant et stimulent
l'angiogenèse [17]. Cette dernière est stimulée par la libération
d'un nombre important de cytokines telles que le facteur de croissance du fibroblaste
et le facteur de croissance de l'endothélium vasculaire [18]. Le rôle
des cytokines angiogéniques dans la pathogénie de l'hypertrichose
a été récemment mis en lumière par Lachgar et al [19]
; ces auteurs ont démontré que le facteur de croissance de l'endothélium
vasculaire se comporte comme un stimulateur des cellules du follicule de la papille
dermique.
La libération d'histamine à partir des cellules mastocytaires peut
aussi jouer un rôle dans le développement d'une pigmentation post-sclérothérapique
et de l'hypertrichose observée chez les patients [20]. La sclérothérapie
engendre un certain degré d'inflammation périvasculaire qui est
présumé engendrer la dégranulation des mastocytes [21]. L'histamine
libérée contracte les cellules endothéliales d'où
résulte l'apparition de brèches endothéliales par lesquelles
se produit une extravasation d'hématies. Ceci provoque un dépôt
d'hémosidérine post-sclérothérapique et une pigmentation.
Cette libération d'histamine à partir de cellules mastocytaires
est également associée à une libération de neuropeptides
comme le « Calcitonine Gene Related Peptide (CGRP) » et une éventuelle
« substance P » (SP) à partir des fibres nerveuses sensitives
[22]. Ces neuropeptides libérés à partir des nerfs afférents
à la peau sont des agents vasodilatateurs puissants et peuvent avoir un
effet immédiat sur l'isthme et le bulbe du follicule pileux [22]. L'implantation
sous-cutanée de pellets libérant de la substance P produit un agent
génique [23]. En outre des concentrations sub-liminales de SP stimulent
de manière significative la prolifération de kératinocytes
du follicule pileux en culture artificielle de peau [24].
Nos deux patientes avaient un passé de réaction allergique aux coquillages.
L'allergie à l'iode a été associée anecdotiquement
à l'allergie aux coquillages bien que le lien soit ténu et confirmé
par les études cliniques. Aucune des patientes n'a développé
d'allergie cliniquement décelable pendant ou après le traitement.
Il est possible cependant qu'une libération sub-clinique d'histamine ait
été suivie d'une libération de neuropeptides qui auraient
contribué au développement d'une pilosité. Il est intéressant
de noter qu'aucune des deux patientes ne s'était jamais fait raser ni épiler.
Dans les trois cas rapportés par Marks et qui intéressaient également
des femmes, il n'y a jamais eu de rasage ni d'épilation [7]. A l'évidence,
la condition requise pour dépister une hypertrichose est qu'un laps de
temps nécessaire s'écoule pour que le follicule pileux croisse et
transforme un duvet en une pilosité plus fournie et plus développée.
Ce processus pourrait alors être interrompu par les moyens épilatoires.
L'hypertrichose se trouvant alors circonscrite, resterait méconnue. Ainsi
on pourrait espérer que la pratique d'une épilation systématique
serait une prévention. Nous estimons que l'hypertrichose post-sclérothérapique
est beaucoup plus fréquente qu'on ne le pense en général.
| CONCLUSION
|
| Nous rapportons deux
cas d'hypertrichose post-sclérothérapique. Cette entité
semble rare mais c'est un phénomène que l'on peut détecter
préventivement. Sa pathogénie exacte reste matière
à hypothèse. Il semble plausible que la libération
de médiateurs de l'inflammation comme l'histamine, de facteurs angiogéniques
et de neuropeptides puisse contribuer au développement d'une hypertrichose
passagère (voir Schéma A). Des études ultérieures
seront nécessaires pour établir avec plus de précision
le rôle des médiateurs de l'inflammation dans l'étiologie
de ce désordre. |
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©Editions
Phlébologiques Françaises
Dernières modifications 11 octobre 1999