DE CURIEUSES ENGELURES

BIZARRE CHILBLAINS...

J. P. HENRIET

Service de Chirurgie Vasculaire, CHU Côte de Nacre, 14033 CAEN cedex


Madame Josseline C., 50 ans, est adressée pour « suspicion d'engelures » par son médecin traitant avec demande de réalisation d'une capillaroscopie. Cette femme, en dehors d'une banale acrocyanose familiale, sans antécédents médicaux (si ce n'est des dorsalgies anciennes) ou chirurgicaux notables, présente pour la troisième fois en 2 ans des lésions bulleuses importantes de certains doigts.

L'inspection objective les lésions érythémateuses et pigmentées non prurigineuses des faces palmaires et dorsales des doigts et surtout les importantes lésions bulleuses de la face palmaire des troisième et quatrième doigts gauches (Photos 1 et 2) et de la face dorsale du quatrième doigt droit (Photos 3 et 4). On n'observe ni sclérodactylie ni hyperhidrose.

Fig. 1. ­ Face palmaire de la main gauche

Fig. 2. ­ Faces palmaires des mains

Fig. 3. ­ Faces dorsales des mains

Fig. 4. ­ Lésions bulleuses du 4e doigt droit

L'examen de la bouche et des pieds est normal. L'exploration vasculaire l'est également. La capillaroscopie ne révèle que des capillaires uniformément et légèrement augmentés de calibre, sans œdème, hémorragie ou ectasie ; la toile de fond est rose à peine foncé.

Cet aspect est typique d'une toxidermie, l'érythème pigmenté fixe.

L'interrogatoire objective la prise, depuis 2 années, de divers médicaments prescrits pour des dorsalgies, que la patiente prend irrégulièrement en fonction de la symptomatologie : aspirine ; doliprane® ; trancopal® ; produits homéopathiques (à visée antalgique).

Devant un tel aspect, il faut procéder par élimination pour retrouver le produit en cause. Dans ce cas particulier, après interruption de toute médication, la survenue, 10 minutes après la prise du seul trancopal°, de prurit et de rougeurs des doigts (alors que les autres médicaments seront bien supportés) signe l'origine de cette toxidermie.

Les toxidermies ont été décrites pour la première fois en 1894 par Brocq (1). De nombreux produits peuvent générer de telles lésions érythémateuses et/ou bulleuses (2-4), notamment des antibiotiques, des sulfamides, des antalgiques et anti-inflammatoires, des drogues à visée neurologique ou psychiatrique, certains produits de la sphère cardio-vasculaire ou intestinale, des hormones, des antihistaminiques, des métaux lourds...

Un document écrit par le médecin doit être remis au patient, précisant le produit en cause, afin d'éviter toute prescription ultérieure.



Références
  1. Brocq J. Éruption érythémato-pigmentée fixe due à l'antipyrine. Ann Dermatol Syphiligr 1894 ; 5 : 308-13.
  2. Pasricha J.S. Drugs causing fixed eruptions. Brit J Dermatol 1979 ; 100 : 183-5.
  3. Savage J. Fixed drug eruption. Brit J Dermatol 1977 ; 97 : 107-8.
  4. Shukla S.R. Drugs causing fixed drug eruptions. Dermatologica 1981 ; 163 : 160-3.

©Editions Phlébologiques Françaises